Lettre à un ami frontiste
Je t'ai vu heureux le soir du premier tour de l'élection présidentielle. Je t'ai revu sourire le soir du second tour. Ces deux soirs-là, tu as compris que Marine Le Pen allait poursuivre son ascension dans les sphères du pouvoir. Moi, ces deux soirs-là, j'ai pleuré. J'ai pleuré parce que je ne retrouvais pas ma France. Et, même si je peux comprendre la colère, je ne peux pas comprendre la destruction.
Mon cher ami, je crois que tu as choisi une impasse. La défaite de Nicolas Sarkozy n'est pas une bonne chose pour la France, la victoire de François Hollande est la dernière chance avant des jours plus sombres. Le premier est tombé parce qu'il n'a pas su se faire aimer par le plus grand nombre. En ces temps de crises, la raison n'a pas réuni derrière lui une vraie majorité absolue. Le second n'a pas le droit à l'échec, sinon les extrêmes de tout bord réclameront le pouvoir et Marine Le Pen y est plus prête que Jean-Luc Mélenchon. La pression qui pèse sur François Hollande est sans commune mesure, il a des ennemis à l'extérieur et à l'intérieur aussi. Ils sont plus forts que jamais.
Te rends-tu compte mon ami qui est Marine Le Pen ? Elle parle de bleu marine pour définir sa couleur politique. Dans le bleu marine, il y a du noir. Le même que celui des chemises noires de l'enfance de nos grands-parents. Le même que tu pouvais croiser dans quelques universités françaises, le même qui vient d'investir le Parlement grec. Le même qui est toujours là avec ses arguments poujadistes et populaires. Le même qui assombrit notre République par des actes nauséabonds.
Tu vois, ce que préconise Marine Le Pen est pire que la stratégie de Nicolas Sarkozy pendant la campagne électorale qui vient de se terminer. Nicolas Sarkozy a choisi la droitisation, il a choisi de monter les uns contres les autres pour passer le premier tour. Il y est arrivé alors qu'il ne devait pas le passer. Et puis, il a poursuivi sur cette voie au lieu de rassembler. Le résultat, il a échoué, certes de peu, mais il a échoué. La défaite morale précède toujours la défaite politique. Marine Le Pen est dans cette veine. En pire. Elle ne pourra jamais gouverner.
Evidemment, tu es en droit de te demander pourquoi elle continue. La politique est un métier, elle engrange des fonds publics, bref c'est une manière de gagner sa vie. Oui, mon ami, je voudrais que tu te projettes comme n'étant qu'un client de Marine Le Pen. Tu comprendras beaucoup de choses.
Je comprends que tu veuilles voir tes idées appliquées. Quelles sont-elles ?... C'est la question que je me pose encore. L'immigration, la lutte contre un chômage, le retour au franc et d'autres plus obscures sont les idées que tu voudrais voir appliquer. En matière économique, Marine Le Pen n'a pas de programme, c'est logique, elle sait qu'elle ne gouvernera jamais. Ainsi, à part la lutte contre un chômage, les autres idées du Front National sont clivantes. La lutte contre le chômage est la première priorité des français. Bref, ce que je suis en train de te faire toucher du doigt est que ce n'est pas dans la division qu'on rassemble le plus grand nombre et ce n'est pas dans le marketing politique de l'exclusion qu'on devient celui ou celle qui s'impose à tous.
Voilà mon ami, ce que je voulais t'écrire. Je t'ai appelé "ami" parce que je me souviens de ce livre de Antoine de Saint-Exupéry, "lettre à un otage" dans lequel il écrit : "Si je diffère de toi, loin de te léser, je t'augmente". Je pense qu'on s'apporte plus à échanger et à construire ensemble qu'à diviser. Ceux qui divisent jouent sur ce qu'il y a de moins nôtre en nous.
Bien à toi,
Emery